L’Eveil de Bodhicitta
Sa Sainteté le Dalaï Lama
“En vérité, l’esprit d’Eveil est vraiment ce qu’il y a de plus précieux.”
Dans ce texte extrait d’un enseignement donné en février 1975 à Dharamsala (Inde), Sa Sainteté le Dalaï Lama présente avec la concision et l’humour qui le caractérisent les deux principales méthodes pour développer le précieux esprit d’Eveil.
” La manière dont chacun pratique dépend de ses dispositions. Ma démarche consiste à vous présenter une variété de plats parmi lesquels vous pouvez choisir… Servez-vous selon ce qui vous convient le mieux, puis mettez la méthode choisie en application. ”
Traduit de l’anglais par Dominique Barde
Introduction
L’Esprit d’Eveil, la précieuse bodhicitta, par laquelle on chérit les autres êtres plutôt que soi-même, constitue le pilier de la pratique du bodhisattva : la voie du Grand Véhicule (Skt. Mahayana). La bodhicitta est la base, le fondement de toutes les activités du bodhisattva, le “Guerrier de l’Eveil”, activités dont il est difficile aux êtres ordinaires, ne serait-ce même que de se réjouir. Cet esprit d’Eveil transforme toutes les actions bénéfiques en un véritable catalyseur permettant l’émergence de la bouddhéité. Etat d’esprit suprême, il nous rend capable de forger notre propre bonheur ainsi que celui de tous les autres êtres. C’est pourquoi cette pensée altruiste de bodhicitta représente la pratique essentielle des grands saints et des êtres accomplis.
Certes il s’agit d’une attitude d’esprit difficile à éveiller. Cependant, il est absolument nécessaire que nous fassions l’effort de la générer en nous. N’oublions pas que nous avons la grande chance, non seulement d’avoir obtenu une renaissance humaine, mais encore d’avoir pu entrer en contact avec le Dharma Mahayana - les enseignements de la voie du Grand Véhicule. L’occasion nous est offerte d’imiter les actions des êtres accomplis du passé.
Le seul fait d’entendre un seul mot se rapportant à bodhicitta est déjà un grand bonheur. Cela est parfaitement vrai car il n’existe pas d’esprit plus vertueux que bodhicitta. Il n’existe pas d’esprit plus puissant que bodhicitta. Il n’existe pas d’esprit plus joyeux que bodhicitta. Pour réaliser notre propre but ultime, l’esprit d’Eveil est suprême, et pour réaliser le but ultime de tous les autres êtres, rien n’est supérieur à l’esprit d’Eveil. L’esprit d’Eveil est le moyen le plus efficace pour accumuler des mérites. Il est suprême pour purifier les obstacles, et suprême pour protéger contre les interférences. C’est la méthode unique, celle qui englobe toutes les autres. Elle permet d’obtenir tous les pouvoirs, qu’ils soient ordinaires ou supra mondains. En vérité, l’esprit d’Eveil est vraiment ce qu’il y a de plus précieux.
Il est fort probable que nous éprouvions, chacun individuellement, quelques difficultés à adopter d’un jour à l’autre et d’une manière parfaite une telle attitude d’esprit. Cependant, commençons au moins par orienter nos pensées dans cette direction. Il est d’une importance vitale pour notre pratique du Dharma d’entraîner notre esprit à ce sommet ultime de l’altruisme dès le début. Dès les toutes premières étapes de notre pratique spirituelle, par exemple, quand nous entraînons notre esprit à se détourner de l’attachement à cette vie et aux suivantes, nous devrions déjà nous familiariser avec l’esprit d’Eveil. Lorsque nous commençons une séance de méditation par l’aspiration altruiste d’atteindre la réalisation complète (la bouddhéité) pour le bénéfice de tous, même si cette séance porte sur des aspects du chemin commun aux individus d’aptitude mineure (comme les méditations sur l’impermanence, la mort, le renoncement, etc.), cette aspiration initiale fait déjà toute la différence. Par elle, notre pratique devient plus efficace et plus court le chemin à parcourir. Non seulement cela, mais en nous évitant les détours inutiles que sont les aspirations inférieures, elle engage notre pratique sur les rails de la voie juste ; c’est pourquoi nous devons avoir foi en elle.
Toutes les pratiques spirituelles dans lesquelles nous nous engageons en tant que bouddhistes mahayanistes, quelles qu’elles soient, commencent par la prise de refuge dans les Trois Joyaux Rares et Sublimes et par la génération de l’esprit d’Eveil. Cela ne signifie pas que nous répétons simplement les mots. Cela signifie que nous assimilons le sens profond de ces mots dans notre esprit. Le meilleur résultat est obtenu lorsque nous réfléchissons intensément à tout ce qu’impliquent les prières que nous récitons. C’est une chose très importante. En fait, même si notre bodhicitta n’en est encore qu’au stade du souhait et de la prière, ceci n’est pas suffisant. Au contraire, il nous faut entraîner encore et encore notre esprit dans la pratique et lui accorder toujours plus d’importance dans notre vie. Pour y arriver, il est tout d’abord nécessaire de connaître les enseignements où l’on trouve les instructions sur la manière de l’éveiller en nous.
On peut trouver ces instructions sous une forme brève dans la grande œuvre de Nagarjouna appelée “La Précieuse Guirlande” qui développe d’une part les pratiques du bodhisattva dans toute leur étendue et d’autre part la vue juste de la vacuité dans toute sa profondeur.
Le premier chapitre de cet ouvrage porte sur la méthode à suivre pour obtenir une condition supérieure et le bien authentique de l’Etat au-delà de toute souffrance (ou nirvana). Il donne une explication de la vue profonde de la vacuité ainsi que des instructions détaillées sur des pratiques en relation avec l’observation de la loi de cause à effet. Quant au second chapitre qui traite de la corrélation entre la condition supérieure et le bien authentique, il commence par des enseignements en rapport avec l’obtention d’une condition supérieure. A ce point, Nagarjouna consacre une stance et demie à l’essence du chemin du Mahayana : la compassion qui englobe tout et la motivation altruiste de l’esprit d’Éveil. Dans cette stance, il déclare :
“Si votre souhait, à toi et au monde,
Est d’atteindre l’Éveil complet insurpassable,
La racine en est l’aspiration altruiste à l’Illumination,
Qui doit être stable comme le Mont Mérou, la montagne royale
Et qui comprend la compassion atteignant tous lieux
Et la sagesse discriminante, libre de tout esprit dualiste.”
Prenant en considération ses propres aspirations et celles des autres êtres vivants, celui qui souhaite atteindre l’illumination suprême de la bouddhéité doit comprendre que la racine et la source de cet accomplissement résident dans la précieuse bodhicitta, l’esprit s’éveillant à la plénitude de ses potentialités pour son propre bien et celui des autres. Donc, ce précieux esprit d’Éveil doit être suscité, développé, il faut le faire grandir et le stabiliser jusqu’à ce qu’il devienne aussi inébranlable que le Mont Mérou lui-même. Pour être en mesure d’engendrer l’esprit d’éveil, et puisque le souhait de soulager tous les êtres de leurs souffrances est la racine même de la bodhicitta, il est nécessaire d’avoir tout d’abord développé une grande compassion. C’est un sentiment qui doit régner au plus profond de notre cœur, comme s’il y était enraciné. Cette compassion n’est pas supposée s’appliquer uniquement à quelques êtres tels que nos amis et notre famille, mais doit rayonner jusqu’aux confins du cosmos, dans toutes les directions et envers tous les êtres qui emplissent l’espace. En outre, pour réaliser l’Illumination, nous avons aussi besoin de la sagesse discriminante, celle qui n’adhère pas à la dualité des deux vues extrêmes : la croyance nihiliste en la non-existence et la croyance matérialiste en l’identité inhérente et permanente de tous les phénomènes. C’est cela l’intelligence discriminatrice, qui analyse parfaitement le sens profond de la “Voie du Milieu”, ou Madhyamaka.
Ces trois éléments : l’esprit d’éveil de la bodhicitta, la compassion et la sagesse discriminante, doivent être totalement assimilés. Ce que l’on appelle la “Méthode” (qui comprend bodhicitta et compassion) et la “Sagesse” (de la signification de la vacuité) devront être conjuguées, assimilées et stimulées.
A partir de cette stance de la “Précieuse Guirlande”, Nagarjouna ouvre véritablement le chemin du Grand Véhicule, alors que les parties précédentes portaient sur des sujets communs au Petit Véhicule ou Hinayana. Ici commence le très précieux exposé sur l’aspiration à l’Eveil et sur la manière de l’engendrer. Cette attitude d’esprit est extrêmement précieuse, d’une valeur inestimable et source des plus grands bienfaits. Il est donc bénéfique de la développer même si nous devons y consacrer un nombre incalculable de vies et des centaines d’éons. Dans l’océan des pratiques qui mènent à la bouddhéité, la bodhicitta agit comme un raz-de-marée. Car même dans notre vie quotidienne, par le pouvoir de la pensée qui aspire à l’Eveil, nous pouvons surmonter les difficultés et les obstacles que nous rencontrons et éviter ainsi l’accablement et le désespoir. C’est véritablement la seule, l’universelle panacée.